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Les crues torrentielles en montagne sont-elles prévisibles ?

| le 25-09-2014 | par Sébastien Gominet - Géographe, IRMa | 5376 vues | Recommander cet article | Ajouter aux favoris |
Les crues torrentielles en montagne sont-elles prévisibles ?
Crue du torrent "Le Malnant" à Thônes (Haute-Savoie) le 8 septembre 2014 © Photothèque IRMa / Sébastien Gominet

La question est souvent posée au moment d'une catastrophe : la crue était-elle prévisible ? On attend souvent du spécialiste interrogé une réponse rapide qui permettrait d'y voir clair instantanément et pourquoi pas de commencer à désigner des responsables. En fait, et même si on peut avoir l'air de jouer un peu sur les mots, une crue torrentielle et les dégâts qu'elle peut causer est évidemment prévisible. Elle n'est en revanche pas prédictible, comme le montre l'analyse de quelques crues récentes et des cartes de vigilance météorologique publiées le jour des événements.

Le dictionnaire Le Larousse nous donne les définitions suivantes  :

  • prévisible : qui peut être prévu
  • prédictible : qui peut être prévu, annoncé par avance.

Si l'on s'en tient à ces deux définitions, les crues torrentielles en montagnes sont donc prévisibles : on connaît globalement les zones du cours d'eau exposées (soit par érosion des berges, soit par débordement puis dépôt de matériaux), ont sait à peu près quels volumes de matériaux attendre pour une fréquence de retour de crue donnée, on connaît aussi les secteurs où les ouvrages et les aménagements de l'homme augmentent les risques depuis des décennies (combien d'études hydrauliques parlent de pont sous-dimensionnés, de lit de torrent ou de rivières torrentielles à la capacité insuffisante ?). Les PPR qui réglementent l'urbanisation en zone à risque sont d'ailleurs des Plans de Prévention des Risques naturels prévisibles !

Les crues torrentielles en montagne ne sont en revanche pas prédictibles, c'est à dire qu'il est impossible d'annoncer à l'avance quand exactement elles vont survenir. La vigilance météorologique réalisée aujourd'hui à l'échelle départementale semble à cet égard un outil encore inadapté pour prévoir dans le temps de tels phénomènes très localisés. L'analyse de 3 événements récents survenues en Isère, en Savoie et en Haute-Savoie au cours des mois d'août et septembre dernier le montre bien : 

 

Crue du torrent "Le Malnant" à Thônes (Haute-Savoie) le 8 septembre 2014 :

Le 8 septembre 2014 à 16h00, le département de la Haute-Savoie est en vigilance jaune. Un orage localisé se produit sur la commune de Thônes vers 21h00 notamment sur le bassin versant du Malnant. La crue se produit entre 21h30 le lundi 8, et 02h00 du matin le mardi 9 (pic de crue vers 1h00 selon les habitants, début de la décrue vers 2h00). Les dégâts sont concentrés sur la partie amont du bassin versant (débordements, érosion de berges notamment au droit d'une habitation dont les fondations sont touchées). Dans la partie aval (cône de déjection) un camping est évacué préventivement, il ne sera finalement pas inondé.

 

 

 

Crue du torrent du Saint-Antoine à Modane (Savoie) le 1er août 2014

Le vendredi 1er août 2014 à 16h00, le département de la Savoie est en vigilance jaune. Un orage fort mais loin d'être exceptionnel se produit aux alentours de la commune de Modane entre 18h et 22h environ. La crue du torrent du Saint-Antoine se produit entre 20h00 et 20h30. Le torrent envahi la zone d'activité de Modane et quelques habitations (épaisseur de boue comprise entre 1 et 2m.) obligeant les services de secours à hélitreuiller plusieurs personnes. La période de retour de cette crue est de l’ordre de 30 à 50 ans, selon le service RTM de la Savoie.

 

 

 

Crue du torrent du Grand Rocher à Chantelouve (Isère) entre le 1er et le 2 août 2014

Le vendredi 1er août à 22h17 le département de l'Isère est en vigilance jaune. L'orage s'est produit entre 21h00 le vendredi et 01h20 le samedi 2 août. La crue s'est produite vers 1 heure du matin le 02/08 et a duré moins d'une heure (entre le début et la fin des débordements). En pleine nuit, plusieurs maisons du hameau de La Chalp ont été envahies par l'eau, la boue et les matériaux charriés par le torrent (entre 1,5 et 1,8 mètre d'épaisseur dans les habitations, plus de 2 mètres à l'extérieur).

 

 

Les crues des 1er et 2 août étaient d'autant plus difficiles à anticiper que les orages qui les ont déclenchées n'avaient rien d'exceptionnel. En revanche, elles sont intervenues après un mois de juillet particulièrement pluvieux qui avait très largement saturé les terrains en eau. L'analyse à postériori de crues importantes montre que c'est toujours un facteur très défavorable. En 2006, deux crues importantes se sont produites en Isère, après plusieurs jours durant lesquels de gros orages s'étaient accumulés. Là aussi, le département n'était alors qu'en vigilance jaune.

 

Crue du ruisseau de Mirebel à Livet-et-Gavet (Isère) le 14 juillet 2006

Le 14 juillet 2006 à 15h57, le département de l'Isère est en vigilance jaune. Vers 19h30, une crue du ruisseau de Mirebel envahi une maison de Livet-et-Gavet. Selon son propriétaire, il ne pleuvait que depuis une dizaine de minutes quand la crue a eu lieu. En revanche, des orages s'étaient succédé tous les soirs depuis le 11 juillet. La hauteur des dépôts a atteint 3 mètres dans le jardin, plus d'un mètre dans l'habitation. Les habitants ont évacué d'eux-mêmes en courant, alertés par un énorme bruit.

 

 

Crue du Rif Talon à Claix (Isère) le 13 juillet 2006

Le 13 juillet 2006 à 16h00, le département de l'Isère est en vigilance jaune. Entre 19h30 et 20h30 environ, un orage de pluie et de grêle a affecté le bassin versant du Rif Talon. Cette averse, particulièrement intense en tête de bassin, a provoqué une crue débordante du torrent dans la traversée du hameau de Malhivert à Claix. La veille, un orage avait déjà touché le bassin, sans toutefois y provoquer de crue. Celle du 13 juillet a débuté aux alentours de 19h45. Elle a duré de 20 à 30 minutes environ selon les riverains. L'étude du service RTM de l'Isère a conduit à considérer la fréquence de retour de cette crue comme exceptionnelle (aux alentours de la crue centennale).

 

 

Il existe encore bien d'autres exemples qui montrent que la vigilance météorologique à l'échelle départementale n'est pas un outil adapté à la prévision des crues en montagne. On peut citer, sans être exhaustif bien sûr, la crue du torrent du Domeynon et de son voisin le Vorz, en Isère, le 22 août 2005 (http://www.irma-grenoble.com/04risques_isere/00commune_evenements_fiche.php?id_evenements=2459), ou encore celle du torrent de l'Armancette en Haute-Savoie à cette même date (http://www.risques.tv/ca-narrive-pas-quaux-autres/vigilance.php).

Pour faire face à ces difficultés, Météo France travaille, en partenariat avec l'IRSTEA, au développement de 3 radars compacts de nouvelle génération (Doppler bipolarisés en bande X) pour le suivi d’événements hydrométéorologiques en zone montagneuse. Il s'agit du projet RHYTMME qui a permis l'installation d'un premier radar à l’automne 2010 sur la montagne de Maurel (1 770m d’altitude) dans les Alpes de Haute Provence. Un deuxième radar  a été mis en service au sommet du mont Colombis (1 740m) dans les Hautes-Alpes. Enfin, un troisième radar installé à l’été 2013 au sommet de Vars-Mayt (2 440m) dans les Hautes-Alpes, sera bientôt opérationnel. L'ensemble de ces nouveaux radars permettront de fournir des éléments supplémentaires d’anticipation en cas de risque de crue éclair dans les petits bassins versants.

Les Alpes du Nord ne sont pas laissées de côté puisque le même type de radar est en cours d'installation au sommet du Moucherotte (massif du Vercors) près de Grenoble. Voir le reportage de France 3 Alpes : http://www.risques.tv/video.php?id_DTvideo=347.

Quels que soient les progrès attendus en matière de prévision et quels que soient les outils mise en place par les communes en matière de prévention, il appartient aux habitants concernés de connaître parfaitement les risques auxquels ils sont exposés, de mettre en place des mesures individuelles de protection appropriées (comme de ne pas dormir en rez de chaussée, de prévoir des itinéraires d'évacuations...) et de rester vigilant et réactif en cas de météo défavorable (longue période pluvieuse, orages importants...).

 

En savoir plus :

> Projet RYTHMME : de nouveaux radars pour le suivi d’événements hydrométéorologiques en zones montagneuses
http://www.irma-grenoble.com/01actualite/01articles_afficher.php?id_actualite=452

> Le projet RHYTMME en quelques mots (Irstea)
http://rhytmme.irstea.fr/synopsis



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