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Les risques naturels peuvent aussi être un objet de valorisation d'un territoire

| le 02-11-2014 | par Sébastien Gominet - Géographe, IRMa | 3610 vues | Recommander cet article | Ajouter aux favoris |
Les risques naturels peuvent aussi être un objet de valorisation d'un territoire
Le versant du Nant des Granges, petit synclinal perché entre les monts Chabert et Julioz. A droite le Trélod. Au premier plan à gauche, la commune du Châtelard en Bauges © IRMa / S. Gominet

L'Office National des Forêts (ONF), le service de Restauration des Terrains en Montagne (RTM) de la Savoie et le Parc Naturel Régional du massif des Bauges, avec la participation du laboratoire Edytem de l'Université de Savoie, ont mis en commun leurs efforts pour réaliser un sentier pédagogique sur le thème du glissement de terrain qui affecte le versant du Nant des Granges au-dessus de la commune du Châtelard. Plus qu'un simple moyen d'information sur un risque naturel donné, le sentier des "Maîtres du Mont déserté" s’inscrit dans une démarche de valorisation du territoire des Bauges, par la connaissance de ses curiosités géologiques. Le pari a été fait ici que le sujet des risques naturels pourrait aussi attirer et intéresser des touristes... Il ne fallait donc pas en rester là, et l'IRMa s'est donc lancé, en partenariat avec l'ONF de la Savoie, dans la réalisation d'une série de films courts sur les thématiques abordées par le sentier.

La légende inventée pour attirer l'attention des visiteurs du sentier du Nant des Granges part de faits bien réels : en mars 1931, un glissement de terrain d'une ampleur rare dans les Alpes, détruit plusieurs hameaux situés sur le mont qui domine le Châtelard, entre les sommets du Chabert et du Julioz. 15 familles voient leurs maisons s'écrouler et emportées par la boue. Les terrains du mont, qui étaient jusque là paturés, se crevassent et se fissurent. Impossible d'y rester et environ 70 personnes sont donc contraintes à l'exode.

L'Etat rachète alors les terrains et entreprend des travaux gigantesques pour limiter l'ampleur du glissement. C'est ici que commence la légende du sentier, la légende des Maîtres du "Mont déserté" : les habitants du Châtelard et le service des Eaux et Forêts de l'époque - aujourd'hui ONF-RTM, se seraient appuyés pour mener ce combat contre le glissement sur le savoir de 5 Grands Maîtres : le Maître des Temps Anciens, le Maître des Eaux, le Maître des Sous-sols, le Maître de la Forêt Plantée, le Maître de la Pente. Ils auraient ainsi pu organiser la défense face au "Mont glissant" [1] par la construction de dizaines de kilomètres de drains pour collecter l’eau du versant et par la plantation de dizaines de milliers d’arbres pour limiter l'érosion et stabiliser les sols.

Tout ceci s'est réellement passé. Bien sûr, sans les Grands Maîtres. Mais cette personnification du savoir des hommes, par des totems imposants et mystérieux postés le long du sentier, donne une puissance évocatrice à cette histoire bien réelle, et permet d'interpeller plus facilement le marcheur pour le faire entrer dans la dramaturgie du "Mont déserté".

L'histoire de ce "Mont déserté", c'est donc avant tout celle d'une catastrophe, au retentissement national. Les journaux locaux et nationaux de l'époque tels que « l’Illustration », le « Petit Dauphinois », le « Progrès » ou encore le « Savoyard de Paris », ont raconté en détails l’évacuation des villages en amont, la lutte pour détourner les différentes langues de boue descendues en aval, les maisons qui se fissurent puis s’écroulent, les visites des ingénieurs des Ponts et Chaussées, du Préfet, du Sénateur, mais aussi de tous les « curieux » venus voir l’avancée du glissement. La lecture de ces articles nous montre l'incroyable actualité de cet événement : comme aujourd’hui, on y voit un phénomène naturel dont on connaît mal l’évolution possible, des sinistrés, des experts venus donner leur avis, des élus venus soutenir les sinistrés, la valse des curieux, les appels aux dons…

L'histoire du "Mont déserté" c'est ensuite des dizaines d'années de travaux qui ont complètement changé la physionomie de la montagne : les pâturages ont laissé la place à une belle forêt plantée par l'homme et parcourue de dizaines de kilomètres de drains. L’histoire de ces travaux est tout aussi passionnante que celle du glissement lui-même, car il n'est pas si facile de stabiliser durablement 6 millions de mètres cubes de terrains en mouvement ! En 1944 puis en 1970 la terre glisse à nouveau… On construit alors en aval des digues toujours plus hautes, toujours plus larges. La chronologie des faits nous interroge donc sur notre rapport à la nature, sur notre volonté de la maîtriser, sur les possibilités d’y parvenir. Le versant n’a en effet jamais vraiment cessé de bouger, comme le montre le suivi topographique qui y est effectué par le service RTM : les terrains glissent encore aujourd’hui de 80 cm par an en moyenne !

Nous irons donc au travers de ces films à la rencontre du savoir des 5 Grands Maîtres. Qu’ont-ils à nous apprendre finalement ? Que nos techniques nous permettent de contrôler la nature ? Ou qu’il est illusoire de vouloir la contrer, l’affronter ? Un peu des deux probablement ? Les agents du service RTM, de l’ONF, du Parc des Bauges ainsi que des chercheurs du Laboratoire Edytem de l’université de Savoie nous accompagneront dans ces rencontres et nous aideront à comprendre et à expliciter le savoir des 5 Maîtres. Ce sera aussi l'occasion  d'une réflexion plus large sur l’adaptation de l’homme à son territoire, sur sa volonté de le transformer pour satisfaire ses besoins. Il n’est pas pérenne, en tant qu’humain, de s’installer dans certaines zones qui devront un jour être évacuées à tout jamais. Dans de nombreux autres secteurs, le risque doit être géré, débattu et finalement accepté. Où est la limite ? Nous tenterons ici d’apporter des éléments de réflexion, plus qu’une réponse définitive.

 

 

[1] La légende des « Grands Maîtres », ainsi que les termes de « Mont Déserté » et « Mont glissant » ont été inventés par le bureau d’étude Luth Médiation dans le cadre de la création du sentier de découverte des « Maîtres du Mont déserté », réalisé sous maîtrise d’ouvrage de l’Office National des Forêts, en partenariat avec le Parc naturel régional du massif des Bauges et le laboratoire Edytem de l'université de Savoie.

 

En savoir plus :

> Le site internet du sentier des "Maîtres du Mont déserté"
http://www.maitresdumontdeserte.com/fr

> Le Parc des Bauges a obtenu le label Géopark en 2011. Ce label de l'UNESCO reconnaît la richesse géologique du massif et contribue à son développement touristique et économique autour des richesses de la Terre.
http://www.parcdesbauges.com/fr/

> L'Office National des Forêt - Agence départementale Savoie
http://www.onf.fr/rhone-alpes/sommaire/onf/contact/organisation/20070911-095151-103317/@@index.html

> Le Laboratoire Edytem de l'université de Chambéry travaille sur le thème de la valorisation des géopatrimoines (patrimoines géologiques et géomorphologiques, géosites, géomorphosites)
http://edytem.univ-savoie.fr/objets-emblematiques/OE-Geopatrimoines/



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