Accueil >> Actualité >> Articles

En immersion dans les bushfires en Australie, avec la Mission d’Appui de Sécurité Civile (MASC)

Le 14-12-2020 | Par Lieutenant-Colonel Nicolas Coste - chef du groupement territorial Cévennes-Aigoual, SDIS du Gard | 2260 vues | Recommander cet article | Ajouter aux favoris |
En immersion dans les bushfires en Australie, avec la Mission d’Appui de Sécurité Civile (MASC)
Forêts d’eucalyptus en proie aux flammes © FS Victoria et NSW

L’Australie a été confrontée, d’août 2019 à février 2020, à de gigantesques feux de forêts et de brousses (Bushfires). Ces feux, et leurs conséquences sur la population, les animaux et l’environnement, ont pris une intensité et une proportion mettant en émoi et en alerte la communauté internationale. De par leur ampleur, ces « bushfires » australiens de la saison 2019-2020 s’inscrivent dans la catégorie des mégas-feux recensés à l’échelle planétaire, au même titre que ceux d’Amazonie, de Sibérie, d’Afrique, d’Europe ou plus récemment des Etats-Unis.

 

Ainsi la France a engagé une Mission d’Appui de Sécurité Civile (MASC), composée de cinq officiers de sapeurs-pompiers du 7 au 17 janvier 2020, en vue d’appuyer, conseiller et soutenir l’ambassade de France à Canberra et d’apporter une aide technique et opérationnelle aux sapeurs-pompiers australiens :

  • Le Colonel Bruno Ulliac, de la direction générale de la Sécurité civile,
  • le Colonel Grégory Allione, directeur du SDIS des Bouches du Rhône,
  • le Colonel Pierre Schaller de l'école nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers d'Aix-en-Provence,
  • le Colonel Arnaud Wilm du centre opérationnel de gestion interministérielle des crises,
  • et le Lieutenant-colonel Nicolas Coste, chef du groupement territorial Cévennes-Aigoual du SDIS du Gard, conseiller technique national en feux tactiques.

 


Carte de l'Australie © Google Maps
 
 
Au 7 janvier 2020, 138 incendies étaient en cours dont 74 n’étaient pas maitrisés.  Les forces de secours sur place étaient épuisées par des opérations de très longue durée et par le nombre et l’ampleur des sinistres. Cette  situation a conduit le gouvernement à déclarer l’Etat d’urgence le 2 janvier 2020.

L’ Australie : un pays-continent

 L’Australie, pays–continent, membre du Commonwealth est constituée de 6 états fédéraux :

  • Australie occidentale (Perth),
  • Territoire du Nord (Darwin),
  • Australie méridionale (Adélaïde),
  • Queensland (Brisbane),
  • Nouvelle Galles du sud (Sydney) et,
  • Victoria (Melbourne et Canberra).

Sa population est de 23,5 millions d’habitants (le 1/3 de la population française), sa capitale est Canberra et sa superficie totale est de 7 692 060 Km2, soit 769 206 000 Ha  (12 fois environ la surface de la France).

Les « Bushfires » en Australie désignent l’ensemble des feux de forêts et de végétation. Et le terme de « bush » regroupe globalement toute la flore locale. La saison des feux s'étend normalement de juillet à octobre au nord et de janvier à mars au sud.

Le contexte des Bushfires en 2019 – 2020


L’Australie est habituée à faire face à des saisons feux de forêts sévères. Face à un nombre important de départs de feux, l’approche de lutte australienne consiste à intégrer les bushfires dans une stratégie de gestion de crise.

Ces 3 dernières années, le continent Australien a connu une période sèche sévère (2017, 2018 et 2019), avec une sècheresse record en 2019 (278 mm pluie, soit – 40%). Et cette saison 2019-2020 s’est révélée par une sècheresse exceptionnelle et durable, qui a conduit à de nombreux incendies devenus gigantesques et  incontrôlables.   

La saison « Bush Fires » a débuté dès septembre 2019, avec une intensification en novembre.

Des chiffres records

La saison 2019-2020 a révélée des valeurs records en matière de météo et de phénomènes de propagation :

  • Température record : 49,9 °C (Nullabor le 19.12.19)
  • Sècheresse : jusqu’à 7 % humidité de l’air
  • Vitesses de propagation jusqu’à 14 Km/h
  • Sautes de feux* jusqu’à près de 20 Km
  • Une moyenne de 54 000 feux par an
* Saute de feu : Zone enflammée en avant d’une lisière, par des particules incandescentes ou enflammées, transportées en avant du sinistre, pouvant être assimilées à un nouveau départ de feu.

Feu tactique nocturne allumé à la torche en bord de piste © FS Victoria et NSW

Les techniques de lutte australiennes

Les méthodes et techniques de lutte utilisées par les sapeurs-pompiers australiens sont similaires à celles employées en France, qu’elles soient terrestres ou aériennes. L’emploi du feu tactique dans la lutte, « Backburn », est particulièrement développé. Cette technique est communément employée au moyen de torches d’allumage équipant l’ensemble des engins de lutte contre les bushfires.
La plupart des sapeurs-pompiers chargés de la lutte contre les bushfires ont un statut de sapeurs-pompiers volontaires, et exercent cette activité jusqu’à 65 ans. Les sapeurs-pompiers professionnels sont affectés et dédiés aux secteurs urbains.

La gestion de crise est structurée sur la base de l’Incident Command System (ICS), norme en vigueur dans le monde anglo-saxon et connue par de nombreux cadres des services d’incendie et de secours en France.
Une forte parenté est observée dans le biotope entre la végétation de l’est de l’Australie et la végétation méditerranéenne.

Pour comparaison, un retour sur des feux historiques, en Australie 

Alors même que cette saison 2019-2020 a eu des conséquences catastrophiques, l’Australie a connu dans le passé des saisons feux de forêts « BushFires » très sévères également.
En voici quelques exemples :

  • 6 février 1951 : « Jeudi noir » 5 millions Ha / 12 morts
  • 3 novembre 1980 : Watterfall 1 million Ha / 5 sapeurs-pompiers décédés / 14 habitations détruites
  • 16 février 1983 : « Mercredi des cendres » 1,2 million Ha / 75 morts / 180 feux en 12h
  • 8 janvier 2003 : Est de Victoria 1,3 million Ha / 4 morts / 500 habitations détruites
  • 7 février 2009 : 450 000 Ha / 173 morts / 2000 habitations détruites

Point de situation des « Bush Fires » au 20 janvier 2020 

  • 18,6 millions d’Ha brûlés (25 % de la France)
  • 33 personnes décédées dont 4 sapeurs-pompiers australiens et 3 américains
  • 100 000 personnes évacuées
  • 1 milliard d’animaux morts (dont 30% cheptel élevage)
  • 2683 habitations détruites
  • 200 feux en simultané
  • 104 feux encore actifs : 87 NWS et 17 Victoria (au 25 janvier 2020)
  • 1 milliard de dollars - coût assurances
  • 4 à 5 milliards de dollars – estimation perte touristique
  • 3000 réservistes rappelés

Des fronts de feux et des lisières de centaines de kilometres © FS Victoria et NSW

Une immersion au cœur des Bushfires

Aux côtés des officiers commandant les opérations de secours, nous avons été intégrés au cœur des dispositifs de lutte, tant dans les centres de gestion de crise, que dans les postes de commandement sur le terrain. La première étape a consisté à échanger, écouter, découvrir et à bien comprendre les particularités et le contexte des bushfires australiens. 


 Forêts d’eucalyptus en proie aux flammes © FS Victoria et NSW

Une analyse détaillée des feux a été présentée à partir d’un bilan réalisé état par état entre le 1er octobre 2019 et le 5 février 2020, un bilan provisoire fait état de près de 10 millions d’Ha de végétation brûlée :

Australie (Bilan provisoire par états)
 :

  • Queensland : 2 500 000 Ha
  • New South Wales :  5 470 695 Ha
  • Victoria : 1 560 000 Ha
  • Canverra : 69 074 Ha
  • South australia : 300 000 Ha

L’analyse des mégas-feux australiens portera plus particulièrement sur 2 états (Victoria et Nouvelles Galles du Sud). Elle cible une quinzaine de mégas-feux, actifs simultanément, laissant apprécier l’ampleur de la situation… Le volume des feux à traiter et leurs tailles gigantesques amènent à mieux comprendre les choix opérationnels difficiles, que doivent arbitrer les chefs.


© Victoria Fire Service

 
Le méga-feu "Monster Fire" a résulté de 2 méga feux (Tambo 300 000 Ha et Snowy 550 000 Ha), qui se sont développés durant plusieurs semaines, puis se sont rejoints, constituant un périmètre de 850 000 Ha.


Etat de Victoria (Melbourne)
:

  • Bairnsdale : 850 000 Ha
  • Abbeyard : 69 348 Ha
  • Hotham: 34 504 Ha
  • Shannonvale : 27 831 Ha
  • Cobungra : 10 756 Ha
  • Buenba : 45 313 Ha
  • Uppermuray : 291 432 Ha
  • Snowy complex : 542 417 Ha
  • Alpre National Park : 3 727 Ha

 
Etat de Nouvelles Galles du sud (Sydney)

  • Dunns  road : 145 000 Ha
  • Green valley : 180 000 Ha
  • Morton : 20 200 Ha
  • Currowan : 499 621 Ha  (Charleys forest -Clyde Montain)
  • Badja forest road : 315 512 Ha
  • Canberra : 110 000 Ha       

L’incendie le plus vaste en cours d’évolution était situé à Bairnsdale au sud-est de l’Australie, dans l’état de Victoria, région de Melbourne. Ce méga-feu a été qualifié de « Monster-Fire ». Les dimensions de ce méga-feu étaient impressionnantes : Près de 200 Km de long / 90 Km de large / 1400 Km de lisière. Dans son axe principal, l’incendie a progressé jusqu’à l’océan pacifique, à hauteur de Malacotta, lieu où de nombreuses personnes se sont réfugiées sur la plage et ont été évacuées par bateaux. 


Vues aériennes du feu de Bairnsdale © Victoria Fire Service

Nous avons survolé ce méga-feu lors d’une reconnaissance aérienne au moyen d’un avion de reconnaissance type Beach, et avons parcouru son périmètre durant 2h30 de vol. Celle-ci a permis d’apprécier l’ampleur du chantier, de prendre la mesure des distances de ce méga-feu de 1400 Km de lisières, mais aussi d’observer les techniques de lutte mises en œuvre au sol, d’intégrer la relative faiblesse des moyens engagés (seulement 400 sapeurs-pompiers) et de la dangerosité des travaux de forestage compte-tenu de l’instabilité des arbres.

Ce fut l’occasion aussi de visualiser l’ampleur des dégagements de fumée, générant à perte de vue de gigantesques pyrocumulus, et une couche de fumée continue sur plusieurs centaines de kilomètres.


Pyrocumulus, nuages provoqués par les fumées © MASC

L’incendie a progressé dans un ensemble de massifs forestiers attenants, non recoupés et qui se succèdaient, avec un couvert végétal continu. Vu l’étendue, il semblait que rien ne pouvait l’arrêter. Mais à y regarder de plus près, on apercevait des zones d’appui, où étaient conduites des actions de lutte par les moyens aériens et terrestres, notamment l’allumage de feux tactiques. Dans d’autres zones, le feu s’etait arrêté de lui-même, parfois dans des zones agricoles entretenues, ou latéralement au passage du feu, le long de grands cours d’eau.

Centre opérationnel du Rural Fire Service de NSW Sydney © MASC

Au sein des centres de crise

Un moment de la mission a porté également sur des échanges avec les officiers supérieurs chargés de la coordination opérationnelle au sein des centres de crise. Cela a été le cas notamment dans le centre opérationnel de management de crise de Sydney en Nouvelles-Galles du Sud, état le plus touché par les incendies de forêts.

La gestion de crise relève de l’Incident Command System (ICS), modèle connu des cinq sapeurs-pompiers français, ce qui a grandement facilité l’intégration de la mission française dans le dispositif. Ce modèle de gestion de crises, traite les bushfires, par une approche globale.
La vaste salle opérationnelle, lorsqu’elle est pleinement activée, accueille 300 personnes, issues des différents services concourant à la gestion de crise. On y trouve la Santé, la Police, les transports, les services d’électricité, eau, téléphones, communication vers le public, …

Il faut souligner le calme et le sang froid avec lequel les chefs « incident- controler » coordonnent ces immenses chantiers. Nous avons beaucoup échangé avec eux, en temps réel, et donné notre point de vue sur des choix opérationnels à effectuer. Il va de soi que les priorités sont toujours orientées vers la protection des populations « communities », que sont les zones urbanisées ou les habitations et fermes agricoles isolées. Les routes et axes de circulation constituent aussi des priorités à protéger, car cela permet d’assurer les évacuations de personnes lorsqu’elles sont ordonnées, mais aussi pour acheminer les engins d’incendie et de secours.

Les techniques de lutte australiennes et françaises sont très proches et compatibles

Une étude particulière a été menée sur la technique des feux tactiques, utilisée en France, correspondant au « Back-burn » en Australie, de même que sur l’emploi des moyens aériens.

Le recours aux feux tactiques est très fréquent par les sapeurs-pompiers australiens. Ils l’utilisent au moyen de torches d’allumage similaires à celles utilisées en France, mais aussi avec des dispositifs d’allumage lancés depuis des hélicoptères, pour couvrir de longues distances, de plusieurs dizaines de kilomètres.    

L’étude réalisée sur les moyens aériens révèle des similitudes avec les pratiques françaises et des différences :

  • Les similitudes :

Une activité de bombardiers d’eau avec emploi de produits retardant et des missions de reconnaissances, de cartographie, de transmission d’images et de coordination de l’activité aérienne.

  • Les différences :

Une flotte de 143 aéronefs sous contrat, très diversifiée, allant de l’Air tractor au Boing 737, 14 types d’hélicoptères et 14 types d’avions.

Absence de bombardier d’eau amphibie, comme le canadair CL 415. Seul figure un hydravion léger (Fire boss), en 2 exemplaires.

 

Epilogue

Cette mission d’appui en Australie a été une expérience unique et extrêmement enrichissante, au plan humain, technique et opérationnel. Notre équipe aussi complémentaire que soudée, s’est parfaitement bien intégrée au dispositif de lutte contre les Bushfires australien, aux côtés de nos amis sapeurs-pompiers, avec beaucoup de respect et d’humilité.

Que cette première mission française feux de forêts sur ce continent soit le point de départ d’une véritable collaboration entre la France et l’Australie, faite d’échanges et d’entraides concrètes, pour préserver au mieux notre planète pour l’avenir de nos enfants. 

   

 

En savoir plus :

> Feux de forêts… Vers des méga feux en France ? Quelle gestion et prévention ?
http://www.irma-grenoble.com/01actualite/01articles_afficher.php?id_actualite=723



Commentaires »


Découvrez le Risques-Infos 43 :
risques infos

 

JT#4 - Implication citoyenne en cas de catastrophe : réalités et perspectives pour les collectivités :
journée technique #4
>> REVOIR LES INTERVENTIONS <<
JT#3 - Vigilance, alerte et sauvegarde : prévoir son plan spécifique inondation :
journée technique #3
>> REVOIR LES INTERVENTIONS <<
JT#2 - Entraide intercommunale et gestion de crise :
journée technique #2
>> REVOIR LES INTERVENTIONS <<
JT#1 - Entreprises et établissements recevant du public face aux risques et menaces : comment garantir et généraliser la mise à l'abri des usagers et du personnel ?
journée technique #1
>> REVOIR LES INTERVENTIONS <<

 

900 ans face aux avalanches, l'incroyable histoire de Celliers...
Celliers
Le saint Eynard, solide comme un roc ? hum...
Saint-Eynard
L'inondation de l'Arbresle en 2008 : la pire crue des 200 dernières années :
inondation de l'Arbresle en 2008
Tout savoir sur le glissement de terrain de 1931 au Châtelard (Bauges) :
glissement de terrain du Châtelard - les Maîtres du Mont déserté

 

Haut de page

L'Institut des Risques Majeurs est soutenu par :

Conseil départemental de l'Isère Région Auvergne Rhône-Alpes
© 2000 - 2021 Institut des Risques Majeurs | Plan du site | Notice légale | Crédits | Contact |