Mémoire & retour d’expérience | Crue / Inondation
Catastrophes naturelles | Mesures de protection | Réduction de la vulnérabilité
Dans l’après-midi et la soirée du 3 août, des pluies torrentielles se sont abattues sur l’amont du bassin. Il est tombé 200 mm, soit l’équivalent de 200 litres d’eau par m², sur l’ensemble de l’amont du bassin versant. Le Doux et ses affluents réagissent immédiatement, une crue d’une ampleur considérable passe sur Lamastre en fin d’après-midi puis se propage sur l’aval pour atteindre son pic à Tournon dans la nuit.
Le débit reconstitué de cet évènement est de 956 m3/s au pont de Tain à Lamastre, soit une occurrence d’environ 350 ans (débit centennal estimé à 647 m3/s et celui d’une crue 500 ans à 1048 m3/s). Le débit plus à l’aval, au « Grand Pont » à Tournon, est estimé à 1800 m3/s, l’équivalent d’une crue centennale.
Les dommages de cette crue sont considérables, les archives font état de 4 décès, de nombreux ponts et équipements publics détruits, de dégâts sur les habitations. Des dégâts évalués à 20 milliards d’anciens francs de dommages (soit environ 3 millions d’euros).
Les secteurs les plus touchés du bassin versant sont :
- le village de Retourtour : l’inondation a contourné le rocher provoquant des hauteurs d’eau très importantes supérieures à 3 mètres sur le village. Un repère de crue représente les hauteurs atteintes par cette crue. Les témoignages relatent que des embâcles se sont formés sur le pont qui a ensuite cédé provoquant un effet de vague en aval et notamment dans la traversée de Lamastre.
- Lamastre : la digue a joué son rôle de protection du centre-ville. Cette digue a permis le développement de la ville et a protègé de nombreux enjeux. Elle a été renforcée au début du XXe siècle pour supporter le passage d’une voie de chemin de fer. La crue de 1963 a néanmoins ébranlé l’ouvrage qui fera l’objet de confortements par la suite.
- Tournon : les campings présents sur les bords du Doux se sont faits surprendre par la violence et l’intensité de la crue qui est arrivée dans la nuit. Les campeurs se sont réfugiés sur les toits et dans les arbres. Une ferme a été emportée par les flots. L’endiguement présent un peu plus en aval a cédé en rive droite au niveau de l’ancienne piscine de Tournon.
Un récent travail de mémoire réalisé par le Syndicat mixte du bassin versant du Doux montre que cet événement est encore bien inscrit dans les mémoires des personnes interrogées puisqu’il revient quasiment systématiquement dans les témoignages sur la rivière.
Depuis cette crue, de nombreuses actions de prévention et protection ont été mises en œuvre pour limiter le risque inondation et ses dommages sur la vallée.
Le bassin est doté de Plans de prévention des risques inondation (PPRI) depuis 1999 de Désaignes à la confluence. Ces plans réalisés par les services de l’Etat permettent de limiter l’extension urbaine dans les zones inondables.
Les digues existantes ont été confortées. En particulier, l’endiguement de Tournon-sur-Rhône et Saint-Jean-de-Muzols qui a fait l’objet d’importants travaux de confortement entre 2014 et 2020 (à hauteur de 6 millions d’euros). Concernant la digue de Lamastre, une étude de dangers a été produite et un confortement au niveau d’une ancienne galerie d’amenée d’eau a été réalisé. Les niveaux de protection de ces deux systèmes d’endiguement sur la rivière, à Lamastre et à Tournon-sur-Rhône/St-Jean-de-Muzols sont la crue historique de 1963.
Le cours d’eau a été équipé de stations de mesures et est suivi par le dispositif Vigicrues qui permet d’anticiper une crue et de mettre en alerte les dispositifs de gestion de crise.
Par ailleurs, la gouvernance s’est organisée sur le bassin versant par la création en 1991 d’un Syndicat de rivière jusqu’en 2002. Une Entente a ensuite été instaurée de 2006 à 2020, la compétence « rivière » restait portée par les EPCI. Enfin, le Syndicat mixte du bassin versant du Doux a été créé en 2021 avec la compétence GEMAPI.
Depuis cette crue mémorable de 1963, le bassin versant s’est transformé fortement :
- l’aménagement du Rhône et notamment du barrage de Bourg-lès-Valence en 1968 a modifié la confluence et les conditions d’écoulement de la rivière sur sa partie finale ;
- depuis les années 90, de nombreuses retenues à usage agricole ont été construites sur le bassin (quasiment un millier) ;
- l’occupation du sol a également changé, marqué par la déprise agricole et une progression du couvert forestier. Une gestion différente de la ripisylve des cours d’eau, moins interventionniste ces dernières années, mais néanmoins compatible avec la prévention des inondations et notamment la formation d’embâcles.
Si aucun événement de l’ampleur de la crue de 1963 n’a été connu ces dernières années, un tel phénomène météorologique sera amené à se reproduire dans le futur. Le SMBVD travaille à mettre en œuvre des solutions fondées sur la nature et la protection rapprochée. Si les crues du Doux sont bien connues, le bassin n’échappe pas aux phénomènes de ruissellement liés aux épisodes d’orages courts mais très intenses, subis ces derniers mois. Phénomènes moins connus mais potentiellement redoutables.
La conception d’une exposition sur la crue de 1963 est apparue comme une évidence pour les acteurs de la commune de Lamastre. En effet, celle-ci a marqué les esprits de tous les habitants. Soixante ans plus tard, il nous a paru important de faire perdurer le souvenir de cette catastrophe, exceptionnelle certes, mais qui peut se reproduire à l’avenir. Pour ne pas oublier et essayer de limiter les dégâts d’une future crue, cette exposition a été un vecteur pour sensibiliser la population au risque inondation.
En plus de cette date anniversaire, nous avons travaillé tout au long de l’année avec le Syndicat mixte du bassin versant du Doux (SMBVD) qui réalise un travail de mémoire sur le bassin versant. En effet une grande collecte a été mise en place autour du Doux et de l’eau en général ; avec des témoignages d’habitants, des photographies, poèmes, anecdotes, etc.
La bibliothèque et les élus ont notamment beaucoup travaillé avec Claire Bouteloup (Voix Croisées, prestataire du SMBVD), chargée de cette collecte, pour lui fournir des documents et des contacts. En parallèle de cela, un travail autour des animaux du Doux a été réalisé début 2023 avec la classe de CE de l’établissement privé de Lamastre et son enseignante, Mme Fourel, en partenariat avec la radio locale (RDB) et le SMBVD qui a amené à une grande soirée d’échange début février.
C’est de cette collaboration initiale qu’est née l’idée de cette exposition. Nous avons travaillé conjointement avec les élus, M. Chosson et Mme Malard, l’animatrice du centre multimédia et moi-même à la bibliothèque à la mise en place de cet évènement. Les habitants ont eux aussi participé en fournissant des photographies et des témoignages comme celui de M. Avandetto (voir encart). Une visite aux archives départementales de Privas nous a permis de trouver des documents intéressants sur cette crue et nous en avons exposé une (infime) partie.
L’exposition s’est composée de 4 parties :
Nous avons également exposé un plan de la digue datant de 1865 et représentant la plaine Lamastroise.
L’exposition, qui a démarré le 19 juin 2023, a rencontré un franc succès avec plusieurs centaines de visiteurs sur les deux mois. Initialement prévu pour se terminer mi-aout nous l’avons prolongé jusqu’à la fin du mois au vu de l’affluence. Les personnes qui ont vécu cet évènement étaient émues de se remémorer ces souvenirs et sont souvent venues en famille pour en parler avec ceux qui n’habitaient pas les zones sinistrées à l’époque. Des visiteurs étant à l’époque de la crue de 1963 en vacances à Lamastre ont fait le déplacement pour venir voir cette exposition. Le public scolaire de la commune a aussi pu bénéficier d’une visite de l’exposition afin de sensibiliser les plus jeunes de la population au risque inondation.
Témoignage du besoin d’information et de transmission d’une culture locale du risque inondation, l’exposition « 60 ans de la crue du Doux », a intéressé la population et les communes alentours ont souhaité que cette exposition puisse être itinérante sur les communes du bassin versant du Doux.
Témoignage d’Albert Avandetto, sapeur pompier volontaire en 1963
Dans les jours précédant le 3 août, il y avait eu beaucoup d’orages et le niveau des rivières était donc déjà assez élevé. De nombreuses bombes anti-grêle étaient tirées afin d’essayer de disperser les orages. Cela a duré une semaine. Le matin du 3 août le temps était magnifique mais dès le début de l’après-midi, le temps a brusquement changé. Il y a eu beaucoup de pluie, avec énormément de vent, les gens ne pouvaient pas s’abriter avec leur parapluie.
L’eau commençait à monter dans les rues et la sirène a sonné.
A la caserne, le garage était inondé et les véhicules étaient dans l’eau. Devant l’ampleur que prenait la situation, Marcel Traversier est allé à la poste pour prévenir la gendarmerie de Tournon (il n’y avait pas le téléphone à la caserne). A Tournon personne ne l’a cru, on lui a répondu « il n’y a pas le feu ». Il a demandé à faire évacuer les campings mais comme il faisait soleil à ce moment-là, dans la vallée, il n’a pas été pris au sérieux. Les propriétaires des campings de Douce Plage et Tournon ainsi que les autorités ont pris conscience du problème seulement lorsqu’ils ont appris que la centrale hydroélectrique de Mordane était envahie par l’eau, mais il était déjà trop tard…
Pendant ce temps, on nous a demandé d’aller récupérer Mme Clichy, infirmière, qui faisait des visites sur Labatie. Impossible d’y accéder car tous les ruisseaux avaient débordé et les ponts étaient envahis d’eau. Il y avait 2m de hauteur de boue, des arbres déracinés, des branches partout sur la chaussée. Elle a pu ensuite regagner Lamastre tard dans la soirée en passant par La Louvesc.
Au camping de Retourtour, l’eau passait par-dessus le pont qui pourtant mesurait 9 m de haut « on n’en croyait pas nos yeux ». Une camionnette de la laiterie ainsi que le parapet avaient été emportés, il y avait des meules de foins, des fils et des poteaux électriques arrachés et beaucoup d’embâcles. Retourtour était entouré d’eau. « Les pompiers n’ont rien pu faire, pas moyen d’y entrer ». Le seul accès pour le camping était par la route de Nozières qui, elle, ressemblait à une rivière « Autant d’eau que dans le Doux ».
Le plus gros de la montée des eaux a eu lieu au milieu de l’après-midi. C’était très dangereux, les poteaux au bord des routes étaient arrachés au fur à mesure de la montée de l’eau, les fils grésillaient puis se cassaient même les pylônes haute tension.
Ou inscrivez vous
x Annuler